Flipper… au nom de tous les dauphins du monde

À l’instar de Lassie qui est devenue le symbole de la race des collies, auquel son nom est indissociablement lié, Flipper est devenu le porte-parole universel de tous les dauphins.

Depuis sa première apparition sur les petits écrans américains en septembre 1964, il reste le héros indémodable d’une série télévisée de quatre-vingt-huit épisodes qui aura connu un succès considérable.

Le plus photogénique et le plus sympathique de tous les cétacés avait déjà tenu la vedette dans deux films à succès, mais c’est à la télé qu’il allait véritablement accéder au rang de star internationale.

En braquant les projecteurs sur cet animal qu’on avait un peu oublié depuis l’Antiquité, cette
série aura eu le mérite de focaliser l’attention d’un large public sur une créature que les biologistes nous présentent aujourd’hui comme la plus intelligente après l’Homme, un véritable seigneur des océans, dont les facultés extraordinaires n’en finissent pas de stupéfier tous les spécialistes du milieu marin. Ce mammifère, qui a choisi la mer il y a quelques millions d’années, y mène apparemment une existence heureuse, au sein d’une communauté harmonieuse dont l’homme ferait peut-être bien de s’inspirer.

Cinq dauphins pour un Flipper

Les épisodes qui mettent Flipper en scène ont sans doute un contexte des plus simplistes, mais ils nous ont fait découvrir l’univers océanique, jusque-là peu exploité par les réalisateurs de films et peu connu du grand public.

Le scénario fait évoluer avec grâce et efficacité un grand dauphin qui s’est laissé apprivoiser par un adolescent, prénommé Bud, dont le père assure la gestion d’un parc aquatique, nommé Coral Key, situé en Floride.

Ce dauphin, plus doué et plus amical que les autres, met volontiers au service des hommes son intelligence et son agilité pour secourir les nageurs en difficulté et les naufragés.

Pour filmer toutes les prouesses de Flipper, le dauphin-star, les réalisateurs Ricou Browning et Jack Cowden ont dû toutefois faire appel au renfort de quelques doublures.

Les deux principales interprètes – les femelles semblent les plus douées –, qui se partagent en alternance le rôle de Flipper, s’appellent en réalité Susie et Kathy. Leurs réserves – Patty, Scotty et Squirt – ont également reçu un entraînement approprié pour assurer chacune leur part dans le récital d’acrobaties et de facéties qui feront les délices des spectateurs. Toutes ces dauphines se sont révélées d’excellentes comédiennes et manifestaient, semble-t-il, un réel plaisir à se faire les complices des jeux qu’on leur proposait.

Seul un mâle peut nager en marche-arrière

Si tous les Flipper qui apparaissent à l’écran sont des femelles, ce n’est pas vraiment un hasard. Des raisons esthétiques ont été invoquées pour justifier ce choix sexiste.

Les mâles, se montrant plus agressifs entre eux, portent souvent des cicatrices peu esthétiques sur leur peau, séquelles de leurs explications entre mâles. Les femelles affichent plus volontiers le fuselage d’une anatomie vierge de toute éraflure et, au toucher, un épiderme qui se révèle doux comme une peau de daim.

Il y a pourtant eu une exception dans ce casting résolument féministe. Pour réaliser la performance la plus spectaculaire de Flipper, sa célèbre nage en marche arrière, seul un dauphin mâle, nommé Clown, s’est révélé capable de s’en acquitter. Mais toutes ces interversions de rôles passent évidemment inaperçues aux yeux des téléspectateurs.

Flipper-acteur savait aussi donner de la voix. On sait que les dauphins communiquent aisément entre eux par des signaux ultrasoniques, mais pour rendre le langage de Flipper audible aux humains, on dut tricher un peu en le doublant avec le chant d’un martin-pêcheur quelque peu trafiqué.

Le suicide de Katty

Si les dauphins se montrent par nature plutôt cabotins et espiègles, et s’ils sont assurément des acrobates-nés dans leur milieu liquide, il n’en reste pas moins que les prestations de tous les Flipper devant les caméras sont le résultat d’un dressage très poussé, réalisé par deux dresseurs de renom, Robert Corbin et Ric O’Barry.

Ce dernier finira pourtant par se désolidariser de ses confrères pour devenir, à la suite d’un événement dramatique, un fervent militant en faveur de la condamnation de tous les parcs aquatiques dans le monde.

O’Barry a eu le triste privilège de voir mourir dans ses bras la femelle Katty à la fin du tournage de la série Flipper.

Pour lui, cette mort était un suicide par désespoir.

Je suis absolument formel. Depuis plusieurs jours, je la sentais déprimée. Les dauphins sont capables de mettre volontairement fin à leurs jours en bloquant leur respiration. C’est ce que Katty a fait après s’être réfugiée dans mes bras et m’avoir longuement regardé. Poumons bloqués, elle s’est alors laissé couler au fond de la piscine … 

Le cas n’est pas unique et plusieurs morts suspectes de dauphins dans des delphinariums ont régulièrement été signalées depuis, ce qui pose de douloureuses questions.

Les dauphins paient-ils de leur vie leur amitié pour l’homme ?

Et c’est sans doute au lendemain de l’aventure télévisée de Flipper qu’une controverse de grande ampleur sur le sort des dauphins en captivité a soulevé l’opinion. Une prise de conscience qui s’est d’ailleurs étendue d’une façon générale aux conditions de détention de tous les animaux enlevés à leur état sauvage et privés de liberté.

Les dauphins, en particulier, paient-ils de leur vie leur amitié pour l’homme ? Que cachent ces sympathiques cétacés derrière leur souriante bonhommie, ce désir évident de nous faire plaisir à tout prix ? Dissimulent-ils derrière leur apparente joie de vivre une nostalgie désespérée du grand bleu et de leur liberté perdue ? Ce grave débat, qui a pris des dimensions internationales, a déjà condamné la survie de plus d’un parc aquatique dans le monde, qui ont dû renoncer à proposer les acrobaties de dauphins-prisonniers.

C’est beau aussi de voir évoluer un dauphin en totale liberté, en pleine mer…