L’âne impressionniste, l’incroyable canular artistique de Roland Dorgelès en 1910

Le 08 mars 1910, à Montmartre, le facétieux Roland Dorgelès et quelques amis de celui-ci réalisent un des plus incroyables canulars de l’histoire de l’Art, constaté par un huissier de justice. Le jeune journaliste expliquera qu’il voulait se moquer des peintres impressionnistes et de l’art contemporain envers lesquels il se veut critique. 

En 1910, dans la salle 22 du Salon des indépendants – une exposition d’art qui se tient chaque année à Paris depuis 1884 -, les visiteurs et les journalistes admirent une huile sur toile de 81cm x 54cm, peinte et signée par un certain “J R BORONALI ” pour Joachim-Raphaël Boronali (« peintre né à Gênes »). Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique est un tableau représentant ce qui s’apparente à un paysage, avec un ciel dans les tons orangés et une base bleutée qui rappelle vaguement la mer.

Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique – huile sur toile, 1910.

L’excessivisme, un nouveau mouvement pictural

Dans les journaux parisiens, l’artiste titille la curiosité du public et explique son nouveau mouvement pictural en publiant un étrange et étonnant Manifeste de l’excessivisme :

« Holà ! grands peintres excessifs, mes frères, holà, pinceaux sublimes et rénovateurs, brisons les ancestrales palettes et posons les grands principes de la peinture de demain. Sa formule est l’Excessivisme. L’excès en tout est un défaut  a dit un âne. Tout au contraire, nous proclamons que l’excès en tout est une force, la seule force… Ravageons les musées absurdes. Piétinons les routines infâmes. Vivent l’écarlate, la pourpre, les gemmes coruscantes, tous ces tons qui tourbillonnent et se superposent, reflet véritable du sublime prisme solaire : Vive l’Excès ! Tout notre sang à flots pour recolorer les aurores malades. Réchauffons l’art dans l’étreinte de nos bras fumants ! »

Une publication qui rencontre le succès escompté par son auteur facétieux, et qui ne manque pas d’attiser la curiosité des journalistes et des critiques d’art. Le nom de l’artiste inconnu circule dans les milieux artistiques et intellectuels. Qui est donc ce Boronali à la tête d’un nouveau mouvement pictural révolutionnaire ?

Un canular constaté par un huissier

C’est Roland Dorgelès, encore jeune journaliste fraîchement diplômé en architecture, qui donnera la réponse tant attendue, attestée par un huissier de justice. Dorgelès, de son vrai nom Rolland Maurice Lecavelé, dévoile la supercherie au directeur du journal L’Illustration, et explique que c’est un âne – appelé Lolo -, qui a peint Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique.

Devant le regard médusé du directeur du journal, le farceur poursuit son explication et révèle qu’au-delà de la blague potache sa plaisanterie poursuit un but bien précis :

« montrer aux niais, aux incapables et aux vaniteux qui encombrent une grande partie du Salon des indépendants que l’œuvre d’un âne, brossée à grands coups de queue, n’est pas déplacée parmi leurs œuvres. »

Roland Dorgelès se veut donc critique à l’égard de l’art contemporain et dénonce “la valeur d’exposition”, comme l’appelait le critique Walter Benjamin, regrettant qu’un cadre accroché dans une exposition suffise à l’élever au rang d’œuvre d’art. Tout comme l’artiste Marcel Duchamp, qui exposera quelques années plus tard une roue de vélo et un urinoir renversé pour se moquer des musées.

Roland Dorgelès en 1923.

Réalisation de l’œuvre de Boronali

Au début du XXe siècle, Montmartre n’est plus le village paisible qu’il fût jusqu’alors, mais est devenu un foyer artistique et culturel bouillonnant où les artistes bohèmes et sans-le-sous côtoient les Apaches et autres voyous. On pouvait y croiser Braque, Modigliani, Max Jacob, et bien d’autres artistes aux noms devenus illustres.

C’est au Lapin Agile, un cabaret fréquenté, entre autres, par Pablo Picasso et Guillaume Apollinaire, que Roland Dorgelès et ses amis André Warnod et Pierre Girieud réalisent leur rocambolesque canular pictural. Pour réaliser leur œuvre, les compères attachent un pinceau à la queue de Lolo, l’âne de Frédéric Gérard, dit « le père Frédé », tenancier de l’établissement, et lui font peindre une toile vierge. A chaque carotte qu’on lui tend, Lolo remue énergiquement la queue, ce qui a pour effet d’étaler la peinture sur la toile sous les rires des habitués du Lapin Agile. Toute l’opération se déroule sous le regard attentif, et très sérieux, de maître Brionne, huissier de justice, qui pourra ensuite attester officiellement de la supercherie.

Précisons aussi que Boronali est l’anagramme de Aliboron, l’âne de Buridan qui finit par mourir en hésitant entre un seau d’avoine et un seau d’eau, faute de pouvoir choisir.

Roland Dorgelès et ses amis-complices, photographiés masqués au Lapin Agile, en compagnie de l’âne qui servit d’artiste pour leur canular.

On ne parlait pas encore de “buzz” à l’époque, mais l’affaire fait beaucoup de bruit dans le milieu artistique parisien. Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique devient une toile renommée, rachetée par André Maillos pour la coquette somme de 20 Louis ( approximativement 3 500 € aujourd’hui). Généreusement, Roland Dorgelès fait don de cette somme à l’orphelinat des Arts et ne retirera jamais aucun bénéfice de la vente du tableau.

Roland Dorgelès mènera ensuite une carrière plus sérieuse. Soldat pendant la Première Guerre mondiale, il devint élève pilote et est nommé caporal. Il est décoré de la Croix de guerre. Il entre au Canard Enchaîné en 1917 et y publiera des textes satiriques avant de se lancer dans une carrière de romancier qui le rendra célèbre. Dorgelès sera aussi correspondant de guerre pour l’hebdomadaire Gringoire lors de la Seconde guerre mondiale. On raconte qu’il serait à l’origine de l’expression « Drôle de guerre ».
Dorgelès est même élu président de l’Académie Goncourt en 1954, fonction qu’il occupera jusqu’à sa mort en .

Le collectionneur Paul Bédu rachète la fameuse toile en 1953. Depuis,  Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique est exposé à l’espace culturel Paul-Bédu de Milly-la-Forêt en Essonne. Ces dernières années, le tableau de Boronali a été exposé à plusieurs reprises dans diverses expositions. Notamment en 2016 au Grand Palais de Paris et en 2018 au Musée Montmartre.

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