Mi-homme mi-cheval : le funeste destin des centaures

Le centaure est sans doute la créature la plus insolite et la plus surprenante du bestiaire mythologique dont les racines plongent dans les très anciennes croyances religieuses du peuple grec.

Moitié homme, moitié cheval, avec le torse du premier et les jambes du second, ces créatures hybrides vivaient, selon la tradition, entre deux montagnes, en Thessalie et en Arcadie.

Leur nom en grec signifie « tueur » ou « chasseur d’hommes ». C’est dire si leur réputation suscitait un certain effroi chez le commun des mortels. D’autant plus que certains centaures, issus de demi-dieux, passaient, eux, pour être immortels.

Ils terrorisent les femmes

À de rares exceptions près, c’était des êtres sauvages et agressifs. Armés de massues, d’arcs ou de morceaux de roche, ils descendaient au galop de leur montagne en poussant des hennissements hystériques. Ils avaient le pied léger et la course infatigable. Leur rapidité de déplacement était légendaire.

Par bandes entières, ils s’amusaient à terroriser les humains. Brutaux et ivrognes, se nourrissant de chair crue, ils s’en prenaient particulièrement aux femmes qu’ils violaient sans vergogne. Les récits mythologiques leur imputent de nombreuses exactions et scènes d’enlèvement.

Le rapt / J. Chadel (1930)

Le double sexe des centaures

Les interprétations diffèrent quant à leur véritable nature, qui reste bien ambiguë : étaient-ils plus humains qu’animaux ou plus animaux qu’humains ?

De même, leur sexualité suscitait des polémiques passionnées chez les anciens. Avaient-ils un sexe d’homme ou de cheval ? Certains leur ont prêté généreusement les deux : le premier quand ils avaient affaire aux femmes, le second pour couvrir leurs femelles, encore qu’il n’est fait que de très rares allusions à l’existence de centauresses.

Les plus anciennes légendes de Thessalie prétendaient que les hommes-chevaux étaient nés des amours délirantes d’Ixion et d’une mystérieuse Nuée.

De leur héritage contre-nature, ils avaient conservé la brutalité animale et des instincts incontrôlés.
Mais leur visage humain semblait constamment imprégné de tristesse, comme s’ils souffraient de leur dualité et ne pouvaient s’empêcher d’éprouver une sorte de remords fataliste de leur comportement sauvage.

Les amours des Centaures. Rubens, vers 1635

Il emporte la mariée sur son dos

Leurs démêlés avec la tribu des Lapithes, célèbres dresseurs de chevaux en Thessalie, sont restés fameux.

Alors que le roi Pirithos célébrait ses noces, les centaures, attirés par l’odeur du vin, firent irruption au milieu de la fête, et l’un d’eux, le centaure Eurytos, emporta la mariée sur son dos.

Les excès dont les hommes-chevaux se rendirent coupables ce jour-là dégénérèrent en luttes sanglantes et sans merci, qui allaient inspirer des générations de sculpteurs et de peintres.

Dans la mythologie grecque, on l’aura compris, les mœurs des centaures étaient plutôt licencieuses.
Leur penchant prononcé pour les libations les conduisait souvent dans le sillage du dieu Bacchus et leur grivoiserie les poussait à fréquenter nymphes, bacchantes et satyres. Rien d’étonnant à ce que le vieux Pan, à la flûte insolente, fut leur ami.

Et leur passe-temps favori était, comme on l’a vu, de pourchasser les fiancées des Lapithes qu’ils enlevaient sur leur croupe.

Centaures au mariage de Pirithos/ Sebastiano Ricci. (Vers 1715)

Le bon centaure

Mais il existait au moins un bon centaure, nommé Chiron, né des amours de Saturne (déguisé pour la circonstance en étalon) et de la gracieuse nymphe Phylire.

Dès son plus âge, Chiron fut initié par Diane à l’art de la chasse mais aussi à l’étude de la botanique et de l’astronomie. Ses connaissances en plantes médicinales (et notamment la centaurée) lui acquirent une réputation de sage et de juste, au point qu’il devint le précepteur de quelques héros illustres, tels Achille, Hercule et Esculape.

La bonne influence de Chiron sur ses congénères ne suffisait toutefois pas à mettre une sourdine aux exactions dont ceux-ci se rendaient coupables.

Mais, en indisposant constamment les hommes et les dieux, les centaures finirent par signer leur arrêt de mort.

Chiron et le jeune Achille. (Herculanum).
Chiron et le jeune Achille.

Une blessure inguérissable

Les traditions diffèrent sur les circonstances qui conduisirent les hommes-chevaux à leur perte.

Selon certains récits, c’est le peuple Lapithe, dans un ultime combat désespéré, qui mit un terme définitif aux persécutions de son ennemi juré.

Selon d’autres, c’est Hercule lui-même, le héros invincible, qui extermina à lui seul ces insupportables créatures. Mais, lors de cette titanesque empoignade, une regrettable bavure se produisit. L’une des flèches du héros, arme magique capable d’infliger des blessures inguérissables, toucha le bien-aimé Chiron involontairement.

De fait, la blessure se révéla incurable et, bien que bénéficiant du privilège de l’immortalité, le bon centaure supplia Zeus de lui permettre de mourir plutôt que de continuer à vivre à jamais dans la souffrance. Le maître de l’Olympe lui accorda cette faveur.

La souffrance de Chiron / E. Viala Viala, Eugène (1859-1913)
Bataille de Centaures et Lapithes / Piero di Cosimo (vers 1500-1515)

Il devient sagittaire…

Funeste destinée donc que celle des centaures. Mais leur existence tumultueuse et leur disparition dramatique n’allaient pas cesser de hanter de nombreux artistes. Pendant des siècles, leurs formes puissantes et musclées ont obsédé les tailleurs de pierre et les peintres, du fronton du Parthénon aux fresques de Giotto.

Étrangement, le mythe de l’homme-cheval pourrait d’ailleurs être bien antérieur à la culture grecque. Une stèle chaldéenne remontant à douze siècles ACN nous montre en effet un centaure tirant à l’arc. Et l’on retrouve l’évocation de cette créature à la morphologie si étrange sur des figurines orientales plusieurs fois millénaires.

Leur représentation a même subsisté dans l’imagerie chrétienne des premiers temps, qui voyait dans cette créature hybride une incarnation des instincts sauvages et débridés de l’homme. Cette dualité dérangeante n’évoquait-elle pas le conflit éternel entre le bien et le mal, la confrontation permanente de notre humanité et de notre bestialité ?

Les hérétiques du Moyen Âge feront d’ailleurs du centaure leur emblème, chargé de provocation. L’astrologie, pour sa part, l’apprivoisera en sagittaire.

Illustration de Rudimenta mathematica (1551)
Manufacture Monchablon. Dessus de porte. Scène à l'antique : combat de centaures (1799)

Auteur : 

Christian Vignol a travaillé pendant plus de quarante ans en tant que journaliste. Il a également collaboré à plus d’une centaine de courts-métrages documentaires, principalement consacrés aux coutumes religieuses, musicales et folkloriques en Asie, Australie et Amérique du Sud.

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